Il y a dans les métiers de la fabrique de la ville, compris dans un sens large, comme dans tout métier, des tâches nobles, qu’on fait avec plaisir, qu’on met en avant, et des tâches plus obscures, qu’on s’efforce d’éviter et auxquelles on ne se résigne que par nécessité, si on ne réussit pas à les déléguer à d’autres.
Elles peuvent être analysées à partir de la notion de division morale du travail (Hughes, 1996), qui ne relève pas des aspects techniques ou économiques de l’organisation du travail mais de la valorisation inégale des différentes tâches qui sont accomplies dans une organisation. Ces tâches ne sont pas distribuées au hasard mais regroupées en ensembles généralement dévolus à un métier donné. Certains métiers, plus puissants que d’autres, parviennent à accaparer les tâches les plus valorisantes, alors que d’autres doivent se contenter de tâches sans prestige, considérées comme pénibles, salissantes, indignes, dégradantes pour l’image de soi, ou simplement fastidieuses et mal rémunérées. Ainsi, les professions influentes et prestigieuses délèguent à celles qui sont en dessous d’elles ce qu’elles considèrent comme le « sale boulot »1. Il faut toutefois noter que le sale boulot des uns peut constituer une activité enviable et valorisante pour un groupe professionnel placé plus bas dans la hiérarchie et qui peut trouver dans sa réalisation un moyen de se rapprocher du niveau professionnel supérieur, mais aussi que la notion de sale boulot ne renvoie pas seulement à des différences entre métiers, mais aussi à une valorisation différenciée des tâches qui marque la hiérarchisation interne à un groupe professionnel. Il y a donc des parts de sale boulot qui sont déléguées aux groupes professionnels subalternes (par exemple par les médecins aux infirmières, par les infirmières aux aides-soignantes, par les aides-soignantes aux agents de service hospitalier…) et des parts qui restent propres à chaque métier (par exemple, le travail des chirurgiens peut comporter une part impossible à déléguer de travail malodorant et salissant sur les viscères ou sur des blessures dégoulinantes de sang et de pus) mais le prestige de la profession permet alors de surmonter ce que ces tâches peuvent avoir de repoussant.
C’est en tenant compte de ces complexités que nous proposons d’interroger les aspects spécifiques de la division morale du travail dans les métiers de la fabrique de la ville, et se demander quelles sont en leur sein les tâches valorisantes et recherchées, les tâches relevant du sale boulot, et les stratégies et moyens dont disposent (ou ne disposent pas) les professionnel.les pour s’approprier les unes et échapper aux autres.
On a souvent dit que l’informatique d’abord, puis l’intelligence artificielle, allaient se charger des tâches répétitives et ennuyeuses, pour permettre aux humains de mieux exprimer leurs capacités en se consacrant à la part noble de la création et la conception. Or, la sociologie du travail a pu constater que le « taylorisme digital » a, au contraire, donné naissance à des tâches plus asservissantes que jamais, notamment dans la logistique (Gaboriau, 2015, Gautier & Perez, 2020), les centres d’appel (Amiech, 2005, Chaulet, 2006) ou les plateformes numériques (Barraud de Lagerie & Sigalo Santos, 2019). Qu’en est-il en matière de fabrique de la ville ? Les tâches routinières sont-elles si faciles à remplacer ? L’informatisation et ses applications font elles naître, comme on le voit ailleurs, de nouvelles formes de pénibilité dues aux contraintes de logiciels conçus par des « planneurs » éloignés cognitivement et physiquement du terrain (Dujarier, 2023), de nouvelles tâches répétitives qui consistent à réparer les erreurs ou approximations de la machine, des tâches plus ingrates de complément de ce que la numérisation des dossiers laisse de côté ?
Dans un monde professionnel qui s’enorgueillit de se vouer à la création, la construction, l’élévation d’édifices, qu’en est-il des possibilités de valorisation des activités de maintenance, de care, de réparation de bâtiments ou espaces ordinaires ? Se produit-il une spécialisation qui tend à éloigner les agences ou acteurices plus investi·es dans les dernières de celles qui se cantonnent aux premières ? Par quels signes se manifeste cette différenciation ? Tend-elle à induire une hiérarchisation symbolique ? Même si l’époque du « wahou urbanism », de l’architecture iconique et de la starification des « grands concepteurs » semble révolue, un autre paradigme a-t-il vraiment pris place dans les formations ou dans les distinctions médiatiques ?
On peut songer de la même façon à la différence entre ces activités de création/construction et les activités plus ordinaires et néanmoins incontournables intervenant en amont, par exemple pour l’instruction des permis de construire, ou en aval, pour le contrôle ou la mesure du bâti.
Il y a donc, à côté des grands créateurs, des petites mains discrètes et oubliées qui travaillent dans l’ombre à la préparation des projets, ou qui participent à des activités extérieures à celles du projet. C’est sur elles que nous invitons à braquer les projecteurs : quels sont leurs rôles et leurs activités, qui sont-elles, quels sont leurs profils, leurs trajectoires, quels facteurs conduisent à leur position, de quelle manière vivent-elles cette situation ? Ont-elles le sentiment que leur travail est reconnu ?
Il y a gros à parier que ces petites mains ont plus de chances d’être féminines que masculines, aussi convient-il de faire intervenir la dimension du genre. Celle-ci présente également l’intérêt d’éclairer sous un angle différent les tâches et les situations. Ainsi, les charrettes et leurs nuits de travail, qui peuvent être perçues – plutôt par des jeunes hommes – comme un rite initiatique volontiers valorisé, agissent aussi – plutôt pour les femmes – comme un repoussoir qui incite à changer d’emploi, voire de domaine d’activité. Ainsi, les chantiers et leur entre-soi masculin peuvent offrir aux hommes le plaisir de commander et maîtriser, mais risquent de représenter pour les femmes une exposition au risque de sexisme et au manque de respect. Ce volet s’ouvre également à une perspective intersectionnelle interrogeant les inégalités d’accès aux positions prestigieuses et les cumuls de sale boulot auxquels sont exposé.es les membres de groupes minoritaires2. Dès les années 1950, Hughes et ses collègues notaient que les positions élevées semblaient réservées aux WASP3, pendant que les femmes, les Noirs et les minorités se voyaient relégués dans des segments dévalorisés de la profession. Qu’en est-il aujourd’hui de la position des minorités au regard du sale boulot dans la fabrique de la ville ?
Indépendamment des différenciations entre groupes, segments professionnels ou catégories d’acteurs, l’analyse en termes de sale boulot peut aider aussi à situer les transformations du rapport au travail selon les moments et les étapes du travail par projet. Ce qui apparaissait au départ comme une belle opportunité, une passionnante aventure, devient parfois une galère, un foyer de conflits amers avec les commanditaires, de négociations tendues avec les artisans ; un beau projet se transforme alors en sale boulot parce ce qu’il s’avère éprouvant, décevant, décourageant à réaliser, voire parce qu’il tourne à l’échec.
Au-delà de ce qui peut être considéré comme sale boulot, la division morale du travail s’ouvre également vers les aspects plus sombres du travail dans la fabrique de la ville. Les professionnel·les peuvent être amené.es à avoir connaissance d’opérations ou phases mal faites, ou non conformes au projet, de matériaux de mauvaise qualité ou mal employés, de constructions désastreuses en termes de consommation d’énergie, de projets nocifs ou dangereux du point de vue environnemental, mais aussi de montages financiers douteux, de tentatives ou actes avérés de corruption, d’agressions sexistes sur les chantiers ou dans les bureaux. Ces situations relèvent du savoir-coupable, autre notion empruntée à Hughes (1996), qui désigne les informations que les professionnels peuvent être amenés à connaître dans le cadre de leur activité et qui présentent un caractère scandaleux, illégal, immoral. Certains professionnels peuvent être considérés comme des spécialistes du savoir coupable, à l’image du prêtre catholique qui écoute en confession les péchés des paroissiens, du médecin qui connaît les addictions et faiblesses cachées des patients, de l’avocat instruit des méfaits inavoués de son client, ou du policier qui ferme les yeux sur les activités de son indic. Ils conservent pour eux ces secrets et en font une prérogative professionnelle. Mais de façon générale, tout métier donne accès à une forme de savoir coupable, y compris ceux de la fabrique de la ville. Nombreux sont du reste les témoignages et fictions qui abordent ce volet, autour de la spéculation immobilière, des processus de valorisation foncière ou encore d’attribution de logements. Il y a donc toute une face du travail qui reste à explorer et sur laquelle il serait particulièrement intéressant de recueillir des matériaux empiriques : les situations et actes à caractère illégal, scandaleux, contraire à la déontologie professionnelle ou choquant pour la morale ordinaire dont les professionnels peuvent devenir partie prenante ou témoins. Les dilemmes moraux qui en surgissent sont de puissants révélateurs de l’esprit d’une profession, de son rapport aux lois et aux règles profanes, des transformations de sa conscience et ses valeurs. Par exemple, le souci écologique peut conduire à réaliser consciemment des ouvrages qui contreviennent à des réglementations dépassées mais toujours en vigueur. Le savoir coupable de l’architecte, de l’urbaniste ou du paysagiste réside alors dans le fait qu’il sait avoir transgressé la loi, mais qu’il estime son acte plus légitime que la loi. Ce numéro invite à mettre en lumière de telles situations de dilemme, des cas de conscience, de contradictions, de conflits de légitimité ou de loyauté, qui illustrent une autre dimension de la notion de savoir coupable, celle de savoirs professionnels qui s’écartent des endoctrinements, des croyances et des idéologies dominantes et deviennent à ce titre suspects aux yeux de leurs gardiens. « Le type achevé du savoir coupable, c’est toutefois une manière de voir les choses différentes de celle de la plupart des gens, et donc susceptibles de choquer le profane » (Hughes, 1996, p. 102).
Ce cadrage amène à suggérer trois axes de travail, non exhaustifs et pouvant se composer.
Le premier renvoie à ces occupations spécifiques qui relèvent assurément de la fabrique de la ville mais qui restent peu documentées, peu valorisées, à la fois ignorées des médias et souvent plus exposés à la critique, une partie d’entre elles relevant de la street level bureaucracy : instructeur de permis de construire, contrôleur, dessinateur, conducteur de chantier… Elles sont d’autant plus nombreuses et diverses qu’on peut leur adjoindre bien d’autres groupes professionnels des services urbains (jardiniers, éboueurs, praticiens du développement social des quartiers…), dont la prise en compte permet de voir la production de la ville comme une écologie professionnelle bien plus riche et plus vaste que le petit cercle des métiers de la conception. Elle ouvre la voie à une meilleure connaissance de leurs tâches et leurs savoirs, mais aussi de leurs propriétés sociales, ainsi que des paramètres de genre et d’intersectionnalité qui caractérisent la distribution des chances d’accès aux positions définies par la division morale du travail.
Un autre axe concerne, quels que soient les métiers concernés ou le niveau de travail impliqué (technique, administratif, politique), les dimensions obscures, non dites, de certaines pratiques jouant avec les marges de la légalité : rapports d’influence, passe-droit, corruption, arrangements tolérés… La fabrique de la ville n’est pas un miroir reflétant fidèlement le code de l’urbanisme, c’est un domaine traversé de tensions, de confrontations d’intérêts, de rapports de force et de compromis ou arrangements, générant des pratiques qui peuvent devenir borderline ou franchement hors-la-loi. De ce côté de la réflexion, il s’agit de prendre la mesure d’une fabrique qui se fait dans un contexte marqué par le néo-libéralisme, l’illibéralisme, et qui est même parfois valorisée sous l’horizon d’une dérégulation plus ou moins libertarienne.
Une troisième orientation de l’analyse de la division morale du travail se tourne plutôt vers les entrepreneurs de cause qui, en vue de faire évoluer leur domaine, transgressent la loi, la règle, le cadre d’intervention pour dessiner des évolutions ou s’inscrire dans des brèches comme le droit à l’expérimentation, les zones grises de la réglementation, les interprétations un peu poussées des normes en vigueur… Des formes de tels engagements se trouvent aujourd’hui notamment dans l’écologie politique ou encore dans les critiques vives de la norme. Il en va ici de formes investies et appliquées de militantisme, de prises de risque, d’actions qui sont aujourd’hui susceptibles de tomber sous le coup de procédures‑baillons.
Dans tous les cas, il est attendu des résultats d’enquêtes précises qui peuvent prendre source dans des pratiques professionnelles, dans des témoignages rétrospectifs et dont les positions d’observation seront précisées. Le prisme de la formation peut notamment être intégré : comment les formations des architectes, urbanistes, paysagistes, et des autres métiers intègrent-elles donc les questions liées à la division morale du travail ?
Précisions
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Date de réception des intentions de soumission : 30 septembre 2026 (environ 1 page, bibliographie non comprise) + 5 mots-clés
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Sélection des résumés et transmission des réponses aux auteur.e.s : 30 octobre 2026
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Date d’envoi des articles : 3 janvier 2027 (40 à 50 000 signes espaces compris)
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Retour des évaluations : 1er mars 2027
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Sortie du numéro : début du 2nd semestre 2027
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Envoi des propositions et textes : cahiers.ramau@paris-lavillette.archi.fr ; laurent.devisme_AT_univ-nantes.fr ; charles.gadea_AT_gmail.com
Les intentions de soumission ainsi que les articles pourront être rédigés en français ou en anglais.
Les consignes aux auteurs sont disponibles sur le site de la revue https://cahiers-ramau.edinum.org/326
Bibliographie indicative
Amiech Matthieu, 2005, « Les centres d’appels téléphoniques : une certaine idée du service au client », in Danièle Linhart et Aimée Moutet (dirs) Le travail nous est compté, Paris, La Découverte, p. 235‑268.
Arborio Anne-Marie, 1995, « Quand le “sale boulot” fait le métier : les aides-soignantes dans le monde professionnalisé de l’hôpital », Sciences sociales et santé. Volume 13, n° 3, p. 93‑126.
Barraud de Lagerie Pauline, Sigalo Santos Luc, 2019, « Les plateformes de microtravail : le tâcheronnat à l’ère numérique ? » in Abdelnour, S. et Méda, D., Les nouveaux travailleurs des applis, PUF, pp. 33‑46.
Bourdin Alain, Lefeuvre Marie-Pierre, Mele Patrice, 2006, Les règles du jeu urbain : entre droit et confiance, Collection Les urbanités, Paris, Descartes & Cie.
Chaulet Johann, 2006, « Parler et faire parler : travail en centre d’appels et dispositif de surveillance équipée », Terrains et travaux /2, n° 11, p. 36‑60.
Denis, Jérôme, Pontille, David, 2022, Le soin des choses. Politique de la maintenance, Paris, La Découverte
Dubois Vincent, 2010, « Politiques au guichet, politique du guichet », In Politiques publiques 2, Presses de Sciences Po, p. 265‑286, en ligne : <https://shs.cairn.info/politiques-publiques-2--9782724611489-page-265> [consulté le : 22/08/2025].
Dubois Vincent, 2012, Le rôle des street-level bureaucrats dans la conduite de l’action publique en France. ffhalshs-00660673f
Dujarier Anne-Marie, 2023, « Le paradoxal déploiement du management par les dispositifs », in Bruno Palier (dir), Que sait-on du travail ?, Paris, Presses de Sciences Po., p. 224‑237.
Gaboriau David, 2015, « Travailler sous commande vocale dans les entrepôts de la grande distribution », in Annie Thébaud-Mony, Philippe Davezies, Laurent Vogel et Serge Volkoff (dirs), Les risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner. Paris, La Découverte, p. 219‑222.
Gautier Jérôme, Pérez Coralie, 2023, « Le taylorisme à l’ère du numérique. Le cas des entrepôts logistiques » in Bruno Palier (dir), Que sait-on du travail ?, Paris, Presses de Sciences Po., p. 323‑335.
Graeber, David, 2015, Bureaucratie, Paris, les Liens qui libèrent
Guillaumin Colette, 1985, « Sur la notion de minorité », L’homme et la société, n° 77‑78, p. 101‑109
Hughes Everett C., 1962, « Good People and Dirty Work », Social Problems, vol. 10, n° 1, p. 3‑11. Traduction française « Les honnêtes gens et le sale boulot », Travailler 2010/2 (n° 24), p. 21‑34.
Hughes Everett C., 1996, Le regard sociologique, Essais choisis. Textes rassemblés et présentés par Jean-Michel Chapoulie. Paris, EHESS.
Lieto Laura, 2021, « Planners as Brokers and Translators. On Regulation and Discretionary Power », dans Regulation and Planning, 1re édition, New York, Routledge, p. 83‑96.
MacGill Hughes Helen, 1977, « Wasp / Women / Sociologist Self Portrait », Society, vol 14, p. 69‑80.
Pontille David, 2009, « Écriture et action juridique. Portrait de l’huissier de justice en réparateur », Semen. Revue de sémio-linguistique des textes et discours, 28, p. 15‑31.
